sur les quais de la vie…

« Bonheur », malheur »…nous rêvons de l’un et fuyons l’autre sans relâche.

Et si nous vivions simplement notre vie en « coulheur » !…

La vie comme un vaste paysage où teintes et nuances s’associeraient sans être séparées, comparées évaluées : entre le vert de la jeune frondaison du marronnier et le roux de son feuillage automnal, lequel rechercher ?

Si nous traversions les saisons de notre âme avec, au cœur, les mélopées tranquilles d’un promeneur contemplatif, la joie serait sans doute au rendez vous…

Hélas…plus facile à dire qu’à faire. Quand la mort emporte à l’improviste un être cher nous vacillons de tout le poids de nos certitudes et seules les larmes amenuisent les feux de ce que l’on croyait absence au cœur, à les rendre chaleur du souvenir…

Puis le rituel du deuil…

La douce mélopée de la voix céleste qui s’entremêle aux pleurs. Le dernier bain, l’encens et la blancheur du linceul…et toujours les pleurs, en douceur….

Puis la mise en terre accompagnée de la psalmodie des « tolbas ». Le rite du pain et des figues sèches…le travail du deuil….

Un enfant qui s’accroche à ma jambe…un petit cousin. Il doit avoir sept ou huit ans mais sous ses traits enfantins se dessine déjà une rigueur sensible. Cela donne à son visage une gravité, une assurance, qui me dérangent presque. Le voyant absorbé dans une réflexion muette, le regard tendu vers un lointain mystérieux, au-delà de notre parent que l’on recouvrait de terre, je m’enquiers doucement :

cela ne va pas ?

oh non rien !…je prie c’est tout….

Tu pries ? mais que fais tu lorsque tu pries ?

rien, j’écoute…

Étonnante simplicité de cet enfant. Ce n’est pas ce que j’ai appris de la prière. Mais ai-je appris autre chose que des mots, des mots empilés comme des barricades. Des mots répétés dans la confusion, dans le tumulte des peurs et des désirs.

J’aurai bientôt cinquante ans et ce gamin est un vieillard. Son « rien, j’écoute » ouvre un espace lumineux d’où surgit une conscience nouvelle.

Je ne prie que pour le pire. Pour demander, quémander.

Je crois prier alors que je reste à l’avant du navire, telle une proue vaniteuse fouettée par les flots, submergée par les eaux troubles de mes attentes

L’attente ou l’attention, si proches dans les mots, si éloignées dans le vécu. Peut-être y a-t-il une écoute attentive, que le silence ne meurtrit pas mais agrandit comme une trouée perce l’obscurité.

Une prière dans l’effacement pour entendre d’avantage que ce qui sécurise, rassure et conforte dans la certitude. Un moment d’ouverture pour que se faufile un souffle, pour que s’anime enfin une présence qui arrachera le moi à sa suffisance.

Ecouter n’est pas vouloir entendre. Vouloir entendre, c’est chercher de quoi remplir son oreille pour devenir parfois plus sourd. C’est souvent se figer dans le verbe, et confortablement s’y installer, bien calé entre deux idées apaisantes.

Prier en écoutant seulement, c’est accepter de désapprendre, de rentrer dans l’errance solitaire et silencieuse de celui qui « meurt et devient »

J’ai écouté à l’ivresse ce jour là, et je me suis mis à accepter ce qui est…à accepter ma propre évanescence. J’ai assisté à bien des enterrements mais ce jour là, je ressentis, bizarrement, pour la première fois la présence de ce lien qui me reliait aux miens, vivants et défunts,  jusqu’à la terre première, par l’intermédiaire de mon oncle et beau père qu’on mettait sous terre par un beau vendredi de printemps.

Repose en paix, mon oncle…

A Dieu nous sommes, et à Dieu nous retournons…comme retournent les corps à la terre….

Kb

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