L’état de grâce

Il y a des jours où la brise m’emporte comme un fétu de paille, au gré de la fumée d’une cigarette, volutes bleues qui se fondent au ciel, telle une prière qui s’élève vers la douceur de ce qui nous anime.

Mon coeur s’ouvre alors à mon âme qui déverse le souvenir, vagues de mer qui se fracassent sur les roches calcinées de ma mémoire, libérant les embruns du temps qui s’en viennent pleurer jusqu’au mur où se racontent, en graffitis et coeurs brisés, nos histoires tant dérisoires…

Momo me reluque d’un drôle d’air….

– « je n’sais pas ce qu’il est en train de fumer, mais vu son air de sainte nitouche en pâmoison ça doit pas être très catholique…ni musulman d’ailleurs ! »

Momo…intelligent

– « la sainte vierge en extase devant la queue de Belzébuth…sauf que la sainte ressemble beaucoup plus à Bilal« 

Abdel…très con à ses heures

– « ça dépends de laquelle des queues… » renchérit le Momo

warf warf warf…. Rires canins de mes deux énergumènes de potes.

Je tire en souriant sur mon joint…

Ffffffft…Momo tire sur son noss noss, objet d’une future énième dispute car Omar n’aime pas trop voir ses verres traîner hors du périmètre de son café…

Moui aïcha qui passe, tire une sale gueule…

Un jet tire, très haut dans le ciel, une traînée blanche où s’accrochent un moment mes pensées vagabondes…

Le joint change de mains…

Abdel, dans un crissement qui me fait grincer des dents, tire avec un clou un trait sous la dernière née de ses fumeuses réflexions qu’il dédicace au mur….

Le joint change de bouche

Je lis.

Chaque mot, comme une clef magique, vient s’imprimer sur ma rétine dans laquelle il tournoie un instant, puis en un déclic, soulève un pan de ma mémoire dans laquelle il m’entraîne inexorablement….

Grâce et enfance…

Je me souviens…

Nous allions souvent, le vendredi, manger le couscous chez ma grand-mère. A peine le repas terminé, je m’éclipsais discrètement dans la pièce du fond qui abritait un meuble un peu magique. Une table insignifiante en apparence, laissait jaillir une machine à coudre à la taille de guêpe, pour peu qu’on en bascule le plateau en enfouissant la main dans une petite lucarne. Dessous, un pédalier de fer travaillé suscitait invariablement mon envie de le mettre en mouvement malgré les réprimandes de ma grand-mère devant sa canette se dévidant à vive allure. Elle me présentait alors pour faire diversion, la vieille boite métallique exhumée du mystérieux tiroir où bien d’autres trésors devaient dormir en silence.

Dans cette boite, des boutons, des centaines de boutons…

J’enfilais, des heures durant, des nacrés derrière de plus gros en corne veinée, des ventrus en cuir après de plus impressionnants, ornés d’ancres dorées, et qui avaient sans doute déserté de petits paletots bleu-marine…

Le joint change encore de mains….

Ma rétine change de mots…je m’enfonce toujours…

Ma mère faisait irruption à plusieurs reprises dans la pièce en m’enjoignant de trouver de plus saines occupations. Ma lenteur et la répétition de mes gestes lui apparaissaient totalement stériles et pour le moins abêtissantes. Ni elle, ni moi n’imaginions alors qu’il s’agissait sans doute de très zen-occupations !…

Chaque bouton dans sa forme particulière relié au même fil indifférencié.

L’infinie variété de la création traversée par un même pneuma.

Chaque moi dans la continuité de la nature profonde qui le sous-tend.

Abdel, d’une voix d’outre tombe, s’incruste dans ma descente…

– « Il y a , je crois, dans le jeu spontané des enfants, une sorte de connaissance intuitive de ce qui les fonde. Le monde symbolique leur est familier et tout ce qui peut apparaître dénué de sens à l’adulte, s’inscrit chez eux dans un processus de structuration qu’il serait dommage de mettre en péril.
Le rythme qu’ils choisissent n’est sans doute pas fortuit. Les « vite ! » dont nous les harcelons, usent peu à peu la présence qu’ils manifestent parfois dans leurs gestes
. « 

Le joint change de bouche…un autre pan se soulève…

Faire glisser lentement des boutons sur un fil, c’est prendre le temps de sentir ce que l’on sent. C’est goûter l’instant de passage de l’aiguille, comme un moment unique qu’aucune rumeur de bouton en attente ne vient troubler. Ne pas anticiper, ne pas se souvenir. Vivre cette éternité dans l’étreinte-même de cet instant présent… len-te-ment, laisser chaque bouton être au collier, ce que chaque pas est au chemin….

Comme chaque signe d’une calligraphie révèle au-delà de lui même, le verbe tout entier…

Le joint s’écrase sous le pied de Momo…

Abdel avait mille fois raison en écrivant ces mots magiques

« Laissons, de grâce, les enfants nous enseigner qu’il peut être juste de préférer LA LENTEUR à L’ALLANT TUEUR !… »

– « Pas dégueu ton joint lambdaoui…pas dégueu…. »

je ne leur avait pas dit qu’il n’y avait rien dedans….juste une marquise roulée dans du papier maïs….

© Lambdaoui

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