Flux et reflux…

de ce qui m’a amené à écrire…

……..en hommage à Véronique

« je dirais en souriant que le MOT-QUÊTE ne rend pas le chemin PLUS DOUX SOUS LE PIED « 

Véronique Blondeau-Gourdon

Issus du milieu aquatique qu’est le liquide amniotique, il est tout à fait naturel que nous entretenions, dès notre plus jeune âge, une étroite relation avec l’élément liquide. Cela commence par la tétée qui calme nos premières sensations d’un être aveugle et impotent. Ce flux liquide, de l’extérieur vers l’intérieur, tout en nous procurant ce bien-être provoqué par la sensation d’un ventre ballottant, nous rappelle la quiétude ressentie dans cet abdomen bedonnant dans lequel nous menions une gentille vie de poisson, jusqu’au moment de l’ostracisme douloureux qui, telle une chasse d’eaux, nous expulse sèchement vers un monde certainement pas meilleur.

Sous l’emprise d’une terreur séculaire que seul l’enfantement sait engendrer, nous expérimentons un autre flux liquide, cette fois-ci de l’intérieur vers l’extérieur, à l’aide d’un organe qui, nous le saurons beaucoup plus tard, est à l’origine de tous ces malheurs reproductifs.

C’est donc suite à l’abrasion répétée de l’ustensile cité précédemment, épicentre d’ébats parentaux qui à défauts d’êtres lubriques furent certainement ludiques, que je vis le jour ou plutôt la nuit car l’heureux événement de mon arrivée tardive sur terre (je suis né un 12 décembre à 00h30mn) coïncidât étrangement avec le fâcheux événement d’une coupure de courant dans l’hôpital qui abritât mes tribulations originelles. Lorsque la lumière revint, j’étais suspendu par mes pieds à une poigne poilue au bout de laquelle un visage retourné (moustache sur le front et yeux aux menton) me fixai d’un regard ne pouvant être qualifié que d’indescriptible étant donné l’absence d’un référentiel dans ma vierge mémoire. Je suppose, rétrospectivement, que ce pêcheur de têtards aux mains gantées de latex dut mal interpréter mon désir communicationnel, manifesté par un abondant jet d’urine en plein visage, auquel il réagit en administrant une claque magistrale sur mes petites fesses bleues qui exprimèrent leur désapprobation en virant au rouge.

Je venais d’expérimenter par ce rituel « hôspitalier » ma première « cause à effet ». Drôle de manière tout de même de souhaiter la bienvenue à un nouveau né. En tout cas, cette vigoureuse forme de communication, en provoquant un flux d’influx nerveux se bousculant à travers ma moelle épinière pour débarquer sauvagement dans mon cortex cérébral, eût pour effet de déclencher une autre forme de communication qui allait au fil des ans prendre le dessus sur toutes les autres pour en devenir leur fédératrice. En attendant d’acquérir les mécanismes de la formulation phonétique de mes états d’âme, j’expérimentais sans retenue aucune la portée sonique de mes cordes vocales. Je braillais comme une sirène hystérique arrachée à son élément naturel ( à supposer bien sûr que cet animal fabuleux aie eu un quelconque lien de parenté avec l’âne), brassant désespérément l’air de mes petites menottes à la recherche de cette « eau » protectrice qui me berça tendrement tout au long de mes neuf mois de gestation.

– « Ah le crapaud ! » ne trouva rien de mieux à dire mon simiesque passeur d’hommes qu’on appelait « docteur », mettant ainsi fin à mes tergiversations animales. Rassurez vous, je n’étais pas doté de facultés extrasensorielles hyper-développées me permettant de saisir la péjoration descriptive de cette formulation, mais je trouvai à posteriori que cet épiphonème accompagnait pertinemment la transition de mon statut de poisson vers celui éphémère d’amphibie qui ne dura que l’instant d’atteindre l’évier de la nurserie. Là, une plantureuse infirmière (d’après les dires de mon paternel) s’évertua à m’écailler consciencieusement pour me débarrasser des derniers résidus de la vie aquatique.

C’est donc avec allégresse, dans la propreté d’une grenouillère jaune, que j’entamais cette seconde phase, très volatile , de mon existence. Telle une grenouille je sautais de bras en bras pour finalement atterrir sur les nénuphars généreux du sein de ma mère, où enfin je pus expérimenter le flux, ô combien réconfortant, de la tétée. Au fur et à mesure que le liquide nourricier étrennait mes neuves entrailles, le ressac de ma conscience refluait au rythme du ballottement de ma petite panse. Je m’endormit la tête vide et le ventre bien plein.

Je ne me réveillai que quarante ans plus tard, avec la tête pleine et le ventre bien vide, juste après la délicieuse lecture des « éclats de voie »[1] de Véronique Blondeau – gourdon, affamé par l’horrible constatation que tout le déroulement de ma vie, entassé en souvenirs dans une vétuste remise de mon arrière « moi » et en train de refluer à la surface, n’avait jamais atteint mes tripes. Sans doute le flux de sincérité émanant des éclats de voix de Véronique a-t-il su franchir ma léthargie protectrice inconsciemment érigée par une hypersensibilité maladive. Je n’avais jamais parlé de mes CRAINTES d’enfant, ni de mes envies CRIANTES d’adolescent. Je ne m’étais pour ainsi dire jamais vraiment « exprimé »…jamais « raconté ». Certes, des millions de mots avaient franchi les lèvres gardiennes de mes pensées secrètes, mais tous étaient filtrés, aseptisés et bridés, inconsciemment, par le poids d’un héritage culturel arabo-mauresque empreint d’un fatalisme stoïque, mettant un point d’honneur à cacher toute faiblesse et surtout transmis oralement à travers les siècles. L’authenticité communicative flagrante de sincérité de véronique ne pouvait laisser indifférent un lecteur en mal d’expression. Je ne savais pas qu’il était possible de dompter les mots avec autant de douceur, de suavité, heureusement et douloureusement à la fois. Tantôt elle riait les mots de son bonheur. Tantôt elle pleurait les maux d’amour d’un fils qu’elle aime tant. Je réalisai, interloqué, que la seule fois où je m’étais vraiment exprimé des bas-fonds de mes tripes c’était lorsque j’ai crié ma naissance suspendu par mes pieds.

Les mots se bousculaient dans ma tête, se piétinant les uns les autres essayant de trouver un « éclat de voix » vers l’extérieur. ils remontaient vers ma gorge en passant par mon cœur. Finalement ils réalisèrent que s’ils étaient, avec le geste, le prolongement de la pensée, l’écriture quant à elle était l’agglomération du geste et de la parole, syncrétisme qui cristallise cette pensée lui permettant ainsi de franchir l’espace et le temps. Je sus à ce moment que Les reflux « réprimés » de ma voix alimenteraient désormais les flux « imprimés » de mon encre, m’ouvrant une nouvelle « voie  » de communication, prometteuse d’un plaisir certain qui me ferait retrouver ce bien être ressenti dans ma vie de poisson.

Quand le « d » du hasard de la rencontre transforme l’envie d’ ECRIRE en envie de DECRIRE

Khalid Benslimane

[1] Eclats de voie – de Véronique Blondeau-Gourdon

éditions de la voûte – 1996

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